
L'histoire des brasseries de Montparnasse, des Années folles à aujourd'hui
Comment le carrefour Vavin est devenu le cœur de la vie artistique mondiale, et ce qu'il reste de cet esprit au sud, dans le 14e.
Au début du XXe siècle, les artistes quittent Montmartre pour Montparnasse, attirés par des loyers modestes, des ateliers comme La Ruche et des académies libres comme la Grande Chaumière. Autour du carrefour Vavin, quatre établissements deviennent leurs salons : Le Dôme (1898), La Rotonde (reprise en 1911 par Victor Libion), Le Select (1923) et La Coupole (1927). Picasso, Modigliani, Hemingway, Kiki de Montparnasse puis Sartre et Beauvoir y travaillent, débattent et se rencontrent. Après-guerre, la tour Montparnasse et la rénovation urbaine transforment le quartier, mais l'esprit de la brasserie ouverte à tous, du matin au soir, survit dans le 14e, de Daguerre à Alésia.
Au tournant du XXe siècle, la bohème parisienne change de colline. Montmartre, qui avait accueilli Renoir, Toulouse-Lautrec puis le jeune Picasso au Bateau-Lavoir, devient trop cher, trop fréquenté, trop pittoresque. Les peintres, sculpteurs et poètes descendent vers la rive gauche et s'installent sur ce qu'on appelle encore, en souvenir des étudiants qui venaient y déclamer des vers au XVIIe siècle, le « mont Parnasse ».
Là, faute d'ateliers chauffés et d'appartements confortables, la brasserie devient le salon de tout ce petit monde. On y écrit, on y dessine, on y attend un marchand, on y refait le monde jusqu'à l'aube. C'est cette histoire, celle d'un quartier où le café a servi de bureau, d'agence de presse et de foyer à une génération entière, que nous vous racontons ici.
De Montmartre à Montparnasse : pourquoi les artistes ont traversé Paris
Repères
- 1902Ouverture de La Ruche, passage de Dantzig
- 1904Fondation de l'Académie de la Grande Chaumière
- 1910Le métro Nord-Sud relie Montparnasse à Montmartre
- 1914Montparnasse a supplanté Montmartre comme quartier des artistes
La première raison est économique. Au début des années 1900, Montmartre est rattrapé par son propre succès : les cabarets attirent les touristes, les propriétaires augmentent les loyers, les ateliers bon marché se raréfient. Montparnasse, à l'inverse, reste un quartier en devenir, fait de terrains vagues, de cours d'artisans, d'anciens entrepôts et d'immeubles modestes. On y trouve des ateliers vitrés à des prix encore accessibles à des artistes sans le sou.
La deuxième raison tient aux lieux de création. En 1902, le sculpteur Alfred Boucher ouvre La Ruche, passage de Dantzig, dans une rotonde récupérée de l'Exposition universelle de 1900. Il y loue pour presque rien des dizaines d'ateliers en forme de quartiers de gâteau. Chagall, Soutine, Léger ou Zadkine y passent. À quelques rues, l'Académie de la Grande Chaumière, fondée en 1904, propose des cours libres avec modèle vivant : on paie à la séance, sans concours d'entrée. Pour les jeunes artistes venus de Russie, d'Italie, de Pologne, du Japon ou d'Amérique, c'est une porte d'entrée idéale.
La troisième raison est géographique. Le boulevard du Montparnasse et le boulevard Raspail, achevé au début du siècle, mettent le quartier à portée de la gare Montparnasse, où arrivent les provinciaux, et du Quartier latin, où se trouvent les éditeurs et les universités. Le métro Nord-Sud, ancêtre de la ligne 12, relie dès 1910 Montparnasse à Montmartre : les artistes peuvent passer d'une colline à l'autre, puis finissent par ne plus remonter.
Reste un besoin très concret : se chauffer, s'éclairer, manger. Les ateliers sont froids et mal équipés. Les cafés du carrefour Vavin, eux, offrent la lumière, le poêle, un café crème qu'on peut faire durer des heures et la certitude de croiser quelqu'un. C'est là que se joue la suite.
Le carrefour Vavin, épicentre des Années folles
Au croisement du boulevard du Montparnasse et du boulevard Raspail, rebaptisé place Pablo-Picasso en 1984, quatre établissements se font face à quelques dizaines de mètres de distance. Chacun a son public, son caractère et sa légende. Ensemble, ils font du carrefour Vavin le centre de gravité de la vie artistique internationale entre les deux guerres.
Le Dôme et ses habitués américains
Ouvert en 1898, le Café du Dôme est le doyen du carrefour. Avant 1914, il attire une colonie d'artistes de langue allemande, surnommés les « Dômiers ». Après la guerre, il devient le point de ralliement des Américains de Paris, écrivains et peintres attirés par un dollar fort et une liberté introuvable chez eux. Hemingway le cite dans Paris est une fête.
La Rotonde et Victor Libion
La Rotonde prend son essor lorsque Victor Libion la reprend en 1911 et l'agrandit. Ce patron est resté célèbre pour sa tolérance : il laisse les peintres occuper une table des heures pour une seule consommation, ferme les yeux sur les croûtons de pain qui disparaissent et, selon les témoignages de l'époque, fait crédit ou accepte parfois une toile en paiement. Modigliani et Soutine y ont leurs habitudes.
Le Select, ouvert toute la nuit
Inauguré en 1923, Le Select est présenté comme le premier établissement de Montparnasse à rester ouvert toute la nuit. Pour les noctambules, c'est la dernière escale quand les autres cafés ferment. L'adresse devient vite un rendez-vous d'écrivains anglo-saxons et de fêtards, et conserve aujourd'hui son allure de bar américain.
La Coupole, l'Art déco et ses piliers peints
Le 20 décembre 1927, Ernest Fraux et René Lafon, anciens gérants du Dôme, ouvrent La Coupole sur l'emplacement d'un ancien dépôt de bois et de charbon. La salle immense, résolument Art déco, est rythmée de piliers et pilastres décorés par des artistes du quartier. L'inauguration, restée mythique, consacre la brasserie comme la plus grande et la plus courue de Paris.
Il faut imaginer ces quatre adresses comme un seul organisme : on prend un café au Dôme, on traverse pour retrouver un ami à La Rotonde, on dîne à La Coupole et l'on finit la nuit au Select. Le carrefour fonctionne comme une place de village à l'échelle du monde.


Qui fréquentait ces brasseries ?
La liste des habitués ressemble à un index d'histoire de l'art. Elle mérite pourtant d'être lue avec prudence : la légende de Montparnasse a fabriqué beaucoup d'anecdotes. Nous ne retenons ici que des faits largement documentés.
Pablo Picasso
Installé rive gauche à partir de 1912, boulevard Raspail puis rue Schœlcher, il fréquente La Rotonde et le Dôme pendant la période cubiste. Le carrefour Vavin porte son nom depuis 1984.
Amedeo Modigliani
Arrivé à Paris en 1906, il devient une figure de La Rotonde, où il dessine les clients pour quelques sous. Il meurt en 1920, à trente-cinq ans, symbole de la bohème tragique du quartier.
Ernest Hemingway
Jeune correspondant à Paris dans les années 1920, il décrit le Dôme, La Rotonde, le Select et surtout La Closerie des Lilas, où il aime écrire, dans Paris est une fête et Le soleil se lève aussi.
F. Scott Fitzgerald
Il rencontre Hemingway en 1925 au Dingo Bar, rue Delambre, à deux pas du carrefour. Leur amitié orageuse appartient au folklore de la « génération perdue ».
Kiki de Montparnasse
Alice Prin, modèle et compagne de Man Ray, chanteuse et peintre, est surnommée la « reine de Montparnasse ». Ses Souvenirs, parus en 1929, sont préfacés par Hemingway.
Sartre et Beauvoir
Simone de Beauvoir est née en 1908 au 103 boulevard du Montparnasse, au-dessus de La Rotonde. Avec Sartre, elle écrit et reçoit au Dôme et à La Coupole dans les années 1930.
Autour d'eux gravitent Soutine, Foujita, Zadkine, Brancusi, Giacometti, Man Ray, Lee Miller, Henry Miller, Joséphine Baker et des centaines d'inconnus venus du monde entier. C'est cette densité, plus que n'importe quel nom, qui fait la singularité du carrefour.
Après-guerre : la tour Montparnasse, la rénovation urbaine et la mutation du quartier
La Seconde Guerre mondiale disperse la communauté internationale de Montparnasse. Pendant l'Occupation, une partie de l'intelligentsia se replie vers Saint-Germain-des-Prés, au Flore et aux Deux Magots, plus proches des éditeurs. Le carrefour Vavin reste vivant, mais il n'est plus le centre unique de la création.
Dans les années 1960, le quartier connaît sa transformation la plus spectaculaire. L'opération Maine-Montparnasse fait démolir l'ancienne gare, reconstruite plus au sud, et laisse place à la tour Montparnasse, achevée en 1973. Avec ses 210 mètres, elle est alors le plus haut immeuble de bureaux d'Europe. Sa silhouette suscite un tel rejet qu'une limitation de hauteur est adoptée peu après pour le centre de Paris. Une partie des ateliers et des impasses d'artistes disparaît sous les nouvelles constructions.
Les grandes brasseries, elles, survivent en changeant d'échelle. La Coupole est rachetée à la fin des années 1980 et son décor Art déco est restauré ; Le Dôme se spécialise dans la mer ; La Rotonde et Le Select perpétuent leur rôle de rendez-vous. Elles sont devenues des lieux de mémoire que l'on visite autant qu'on y dîne, et c'est une bonne nouvelle : leur présence maintient vivant le souvenir du carrefour.
Repli des milieux intellectuels vers Saint-Germain-des-Prés
Construction de la tour Montparnasse (210 m)
Le carrefour Vavin devient place Pablo-Picasso
Restauration du décor Art déco de La Coupole
Ce que l'esprit Montparnasse a laissé au 14e
Le boulevard du Montparnasse sépare le 6e, côté nord, du 14e et du 15e, côté sud. Le Dôme et La Coupole sont d'ailleurs sur le trottoir du 14e. En descendant vers le sud, l'arrondissement a gardé quelque chose de cette époque : des cités d'artistes cachées au fond des cours, des ateliers à verrières rue Campagne-Première ou villa Seurat, une population d'habitants plutôt que de visiteurs.
La rue Daguerre, piétonne sur sa partie commerçante, en est le meilleur exemple. Agnès Varda y a vécu et y a tourné Daguerréotypes en 1975, portrait tendre des commerçants de sa rue. Autour de Denfert-Rochereau et de son lion de Bartholdi, puis le long de l'avenue du Général Leclerc jusqu'à Alésia, on retrouve les ingrédients d'une vie de quartier : marchés, librairies, terrasses, cafés où l'on se connaît.
Les brasseries de quartier du 14e en sont les héritières les plus directes. Moins célèbres que les géantes du carrefour Vavin, elles reprennent leur promesse essentielle : une salle ouverte toute la journée, une cuisine servie sans interruption, une table pour l'habitué comme pour le promeneur.
C'est dans cette lignée que s'inscrit Le Bouquet d'Alésia, au 75 avenue du Général Leclerc. Une brasserie contemporaine, avec sa façade fleurie et son service continu 7 jours sur 7, qui ne prétend pas rivaliser avec la légende mais en prolonge l'usage.
Pour situer les grandes adresses du quartier aujourd’hui, lisez notre page brasserie à Montparnasse.


Balade : un itinéraire à pied du carrefour Vavin à Alésia
Environ 3 kilomètres, une petite heure de marche sans arrêt, deux à trois heures en prenant le temps. L'itinéraire suit le fil de l'histoire : des brasseries mythiques au cœur résidentiel du 14e.
1. Carrefour Vavin, place Pablo-Picasso
Point de départ face au Balzac de Rodin. Faites le tour des quatre façades : Le Dôme, La Rotonde, Le Select, La Coupole. Un café en terrasse s'impose pour se mettre dans l'ambiance.
2. Rue Delambre et rue Campagne-Première
Rue Delambre, l'emplacement de l'ancien Dingo Bar. Rue Campagne-Première, les façades d'ateliers où travailla Man Ray. Prévoyez 15 minutes.
3. Cimetière du Montparnasse
Entrée boulevard Edgar-Quinet. Sartre et Beauvoir y reposent côte à côte, près de l'entrée principale, ainsi que Baudelaire, Brancusi ou Man Ray. Comptez 30 à 45 minutes.
4. Boulevard Raspail et Denfert-Rochereau
Descendez le boulevard Raspail, longez la Fondation Cartier et son jardin, puis rejoignez la place Denfert-Rochereau et son lion.
5. Rue Daguerre, puis avenue du Général Leclerc
Flânez dans la partie piétonne de la rue Daguerre, puis remontez vers le sud jusqu'à Alésia. Arrêt café, déjeuner ou dîner selon l'heure : le service continu permet de s'attabler à tout moment.
Conseil : partez en fin de matinée pour profiter des terrasses du carrefour Vavin, et terminez par un déjeuner tardif ou un goûter à Alésia, quand la foule du midi est passée.
Questions fréquentes sur l'histoire des brasseries de Montparnasse
01Quelle est la plus ancienne brasserie de Montparnasse ?
02Pourquoi les artistes allaient-ils à Montparnasse ?
03Hemingway fréquentait-il La Closerie des Lilas ?
04Le quartier Montparnasse est-il dans le 6e ou le 14e ?
05Quand La Coupole a-t-elle ouvert ?
06Peut-on encore retrouver l'esprit Montparnasse aujourd'hui ?
Pour aller plus loin
Envie de passer de l’histoire à la table ? Découvrez notre page brasserie montparnasse, qui présente Le Bouquet d'Alésia, à quelques minutes du carrefour Vavin, avec son service continu 7j/7.
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